Publication – La marginalisation de la recherche, par Benoît Godin

18 février 2016

Magazine Découvrir, Février 2016

Pour plusieurs, la recherche fait partie de ce que l’on appelle dorénavant un système national d’innovation. Elle doit servir ce système au premier chef. L’âge d’or du financement de la recherche pour la recherche, qui fut bref, soit dit en passant (quelques décennies après 1945), est terminé.

Texte de l’article:

On a de tout temps défini la science comme un ensemble de connaissances sur la nature et la société, mais aussi comme une méthode (expérimentale principalement) sur laquelle reposent les connaissances produites. Les historiens et les sociologues ont documenté de multiples débats et controverses sur les définitions ou représentations de ce qu’est la science. On n’a qu’à penser aux discussions sur la place réservée aux « sciences » humaines et sociales dans cet univers scientifique.

À ces représentations, le 20e siècle a ajouté celle de recherche : la science est une activité, une activité de recherche. Mais qu’est-ce que la recherche? Le concept repose en grande partie sur la statistique.

«Le concept de recherche repose en grande partie sur la statistique».

La recherche : un système intégré

Le concept de recherche a évolué considérablement au cours du 20e siècle. Jusque-là réservé au monde universitaire – on trouvait aussi une utilisation récurrente du terme dans les écrits sur les voyages et les expéditions –, il renvoie à toute forme d’activité reposant sur l’utilisation organisée et systématique de la science. Organisation et systématicité sont des concepts clés du début du 20esiècle, mais on les trouvait déjà chez Francis Bacon au 17e siècle (ce dernier utilisait le terme latinordine).

En 1906, James McKeen Cattell, éditeur du magazine Science, publie un répertoire des chercheurs actifs aux États-Unis, répertoire à partir duquel il produira des statistiques sur la recherche. Aucun des 6 000 chercheurs considérés ne provient du secteur de l’industrie. Tous sont des universitaires. En effet, pour les scientifiques de l’époque, de même que pour les sociologues de la science de la première moitié du 20e siècle, seule la recherche menée dans les universités est digne de ce nom. Tout le reste n’est que de la recherche de second ordre, s’il en est.

Mais en réalité, à l’époque, la recherche n’est pas confinée à l’université, quoi qu’en disent… les universitaires. Dans les années 1910 à 1930, plusieurs crient haut et fort que l’industrie et les laboratoires gouvernementaux produisent de la recherche également. Les industriels font même de cette réalité une marque distinctive de ce qu’est ou de ce que devrait être l’entreprise moderne : une organisation dont le développement passe par la recherche.

«L’appropriation de l’idée de recherche par les industriels donne naissance à une vision systémique de la science».

L’appropriation de l’idée de recherche par les industriels donne alors naissance à une vision systémique de la science : la recherche est une activité réalisée dans les universités, les laboratoires gouvernementaux et les entreprises, qui travaillent ou devraient travailler de concert. On renvoie à un « système » de la recherche – sans utiliser le terme (celui utilisé en Amérique est whole). On parle plutôt de différents types, institutions, agences, sphères ou classes de recherche. C’est un tel système qui est responsable du progrès socio-économique, juge-t-on, pas seulement les universités.

La recherche et développement (R-D)

Dans la foulée de cette idée de système, les statisticiens se mettent à mesurer la recherche, surtout après la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit  alors d’apprécier le volume des activités de recherche au niveau national, et ce, dans le but de développer des politiques de recherche. On mesure alors deux choses : les investissements financiers en recherche et le nombre de chercheurs impliqués.

Si l’on estime alors qu’il faut mesurer cette activité à l’échelle du système, c’est parce que la recherche n’est pas une activité propre à l’université, elle est réalisée au sein de diverses institutions. Après 1945, on en vient ainsi à définir la recherche comme une activité effectuée au sein d’organisations. En effet, depuis un moment déjà, les historiens mettent en opposition une époque où la recherche relevait des individus de façon indépendante, le 19e siècle, et le 20e siècle, où, dit-on, elle relève principalement des organisations. On parle dès lors de recherche organisée, une activité réalisée dans des laboratoires qui disposent tant de personnel de soutien que de chercheurs, menée de façon permanente et non plus sporadique, et de recherche systématique, reposant sur la méthode scientifique.

On invente aussi des catégories de recherche dans le but de décrire la diversité des activités : recherche fondamentale, recherche appliquée et développement. Cette dernière catégorie – le développement – est le reflet d’une préoccupation de marché, soit l’application des résultats de la recherche. Elle a pour origine l’organisation de la recherche dans les entreprises, où l’on trouve des laboratoires ou divisions de recherche, d’une part, et de développement, d’autre part.

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’intérêt pour le développement donne naissance au concept de recherche et développement (R-D). L’OCDE est responsable de la « conventionalisation » ou standardisation internationale de la R-D en 1962, suivant en cela les efforts de plusieurs organismes américains dans les années 1950-1960, notamment la National Science Foundation (NSF). Ainsi, la recherche est aujourd’hui définie comme suit par l’OCDE et les pays membres :

  • « La recherche et développement expérimentale (R-D) englobe les travaux de création entrepris de façon systématique en vue d’accroître la somme des connaissances, y compris la connaissance de l’homme, de la culture et de la société, ainsi que l’utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications (OCDE, Manuel de Frascati, 2015)».
Mesurer la recherche

Un des facteurs responsables de l’acronyme R-D, qui combine recherche et développement en un seul et même concept, est la statistique. Celle-ci repose sur des concepts à mesurer. Dans les années 1940-1950, on définit encore la recherche de façon multiple, les statisticiens laissant aux répondants le soin de comprendre le concept comme bon leur semble. On trouve donc à peu près n’importe quoi dans les études statistiques.

Au fil des années, on réalise qu’il est nécessaire de se doter d’une définition standardisée si l’on veut produire des statistiques fiables. Ce qu’on fait. Mais on constate que même avec une telle définition, il est toujours impossible de distinguer statistiquement la recherche du développement. Les organisations, particulièrement les entreprises – parce que l’acronyme s’inspire d’elles –, ne disposent pas de données comptables à cet effet. Le terme recherche commence donc à inclure la recherche et le développement, ceci pour des fins statistiques.

Cet effet statistique donne alors un poids considérable au développement (D) par rapport à la recherche (R). En effet, les études démontreront toutes que la recherche appliquée et le développement représentent la majeure partie de la R-D (plus de 80 %). Néanmoins, cela sert la rhétorique sur la recherche universitaire : on gonfle les chiffres liés à l’importance de la recherche dans l’économie, même si on distingue rarement la R et le D dans les discours. On parle de recherche et de ses effets sur la productivité, par exemple, mais, en fait, on mesure la R-D. Il en va de même pour les entreprises. Une telle pratique permer d’afficher un plus grand volume d’activités déductibles d’impôt!

«Les études démontreront toutes que la recherche appliquée et le développement représentent la majeure partie de la R-D (plus de 80 %). Néanmoins, cela sert la rhétorique sur la recherche universitaire : on gonfle les chiffres liés à l’importance de la recherche dans l’économie, même si on distingue rarement la R et le D dans les discours».

On fait un certain chemin avec cette idée de recherche, particulièrement en matière de politique scientifique. Le progrès économique repose, dit-on dans les années 1950-1960, sur la R-D. Celle-ci sera aussi, pendant plusieurs décennies, l’indicateur par excellence de l’innovation technologique.

Place à l’innovation

Les années 1970 changent la donne. On assiste au déclin de la recherche dans les discours publics. Le concept d’innovation prend dorénavant toute la place, ou à peu près. L’innovation technologique ne repose pas sur la recherche, du moins pas toujours, disent maintenant les ingénieurs, les écoles de gestion et les politiciens, et, de façon générale, elle représente une part négligeable des activités d’innovation, ce que les chiffres démontrent d’ailleurs. Elle constitue plutôt un ensemble d’activités qui va au-delà la recherche et qui inclut le design, la mise à l’essai, la mise en marché, etc. Ce sont ces activités qui sont essentielles au progrès économique. La recherche seule n’a aucun impact sur la société.

L’analyse de cet ensemble d’activités donna naissance au modèle dit linéaire de l’innovation. On met souvent l’accent sur le fait que ce modèle postule – de façon erronée, ajoute-t-on – que la recherche fondamentale est à l’origine de l’innovation technologique. En fait, l’inventeur de ce modèle (Rupert Maclaurin, MIT) cherchait à identifier les multiples activités que doit franchir la recherche fondamentale pour servir l’innovation technologique.

Quoi qu’il en soit, la recherche fait partie de ce que l’on appelle dorénavant un système national d’innovation. Elle doit servir ce système au premier chef. L’âge d’or du financement de la recherche pour la recherche, qui fut bref, soit dit en passant (quelques décennies après 1945), est terminé.

La recherche à la marge

À partir de 1960, les statisticiens réduisent le rôle de la recherche à une composante d’un ensemble appelé R-D, et dans plusieurs pays, un type de recherche, la recherche fondamentale, n’est même plus mesurée. Puis, en quelques années, c’est au tour des politiciens, secondés en cela par les théoriciens de l’innovation, de réduire le rôle de la recherche à nouveau : la recherche n’est qu’un constituant des systèmes d’innovation.

C’est avec cette nouvelle réalité, ou rhétorique (terme que j’utilise ici dans le sens neutre d’argumentaire), que les chercheurs universitaires doivent aujourd’hui composer. Comme le notait un rapport publié sous l’égide de l’OCDE en 1972 – vingt ans avant The New Production of Knowledge(Michael Gibbons et al., 1994) : « The special characteristic of modern scientific research is that it is developing in institutions which are no longer confined to the university environment » (OCDE, Science, Growth and Society, 1972: 12). Une réalité contestée par plusieurs chercheurs universitaires, mais un pas vers plus de progrès pour d’autres.

Source : Benoît Godin, The Changing Identity of Research: A Cultural and Conceptual History.

Présentation de l’auteur

Benoît Godin est professeur à l’INRS (UCS). Il réalise de la recherche sur l’histoire intellectuelle et conceptuelle de la science, de la technologie et de l’innovation. Il est auteur de Measurement of Science and Technology : 1920 to the Present (London, Routledge, 2005) et Innovation Contested: The Idea of Innovation over the Centuries (London, Routledge, 2015). Il a mis sur pied récemment un réseau de recherche international sur ces objets de recherche (CASTI). Pour plus d’informations, voir : www.csiic.ca et www.casti.org.